Léon Trotsky, le personnage qui a passé la nuit à Tonneins le 24 Juillet 1933

Article remarquable publié par Pierre Robin dans le numéro 20 de La Mémoire du Fleuve.

 
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L’historien Lot-et-Garonnais Pierre Robin (1) nous présente ce visiteur célèbre qui fait une étape pour la nuit du 24 au 25 juillet 1933, à l’Hôtel du Centre à Tonneins (actuellement Crédit Agricole), tenu par la famille Couret.

 

Le 23 juillet 1933, une voiture arrive à Tonneins et un homme en descend. Il s'appelle Lev Davidovitch Bronstein et il s'apprête à passer dans le petite ville Lot-et-Garonnaise, sa première nuit sur le sol français qu'il n'a pas eu l'occasion de fouler depuis longtemps. A 54 ans, il a derrière lui une vie bien remplie, riche et tumultueuse, chargée en émotions, une vie trépidante, sans temps mort, placée continuellement sous les feux de l'actualité. Il a, en effet joué un rôle central et décisif dans un événement retentissant de ce début de XX° siècle. Son nom est devenu inséparable d'une révolution qui a modifié en profondeur et pour longtemps, la configuration politique de la planète : la révolution russe de 1917.

 

En fait, ce n'est pas sous le nom de Bronstein qu'il est mondialement connu, mais sous celui de Léon Trotsky, le pseudonyme que le militant s'est choisi pour affronter les risques de la vie clandestine. Comment se fait-il que ce personnage important et célèbre se retrouve à Tonneins, en cet après-midi de juillet 1933 ? C'est une longue histoire aux multiples rebondissements. 

 

Né en Ukraine, engagé très tôt, dans la lutte révolutionnaire contre le régime tsariste en Russie, le jeune Bronstein connaîtra la prison, et l'exil dans plusieurs pays européens. Lors du premier grand soulèvement populaire, celui de 1905, il rentre clandestinement en Russie et devient grâce à ses dons d'orateur et d'organisateur le président du "soviet" (conseil ouvrier) de St-Petersbourg. Après l'échec du mouvement, il sera de nouveau arrêté et condamné "au bannissement à vie" : sur le chemin qui l'amène vers le cercle polaire il s'évade, et traverse les étendues glacées dans un traîneau tiré par des rennes. Il se réfugie dans plusieurs capitales européennes (Londres, Vienne, Paris) d'où il est successivement chassé à cause de ses activités politiques, pour finalement "atterrir" à New York. C'est pendant cette période qu'il participe aux débats acharnés qui divisent le mouvement social-démocrate (c'est à dire socialiste) russe dont la grande majorité des dirigeants sont, comme lui, expatriés : les polémiques font rage entre les "bolchevicks" ("majoritaires"), fraction à laquelle appartient Lénine (de son vrai nom Wladimir Ilitch Oulianov), et les "menchevicks" ("minoritaires"). En 1914, éclate la première guerre mondiale qui verra les partis socialistes se rallier à "l'union sacrée" : les antimilitaristes et les pacifistes convaincus d'hier deviendront en quelques semaines les plus fervents partisans de "l'offensive à outrance" pour écraser "l'ennemi héréditaire". Trotsky, restera fidèle à ses idées et participera aux tentatives de rassemblement des socialistes européens qui sont restés internationalistes et hostiles au "grand carnage" (conférence de Zimmerwald dont il rédige le manifeste).

 

Dès le déclanchement de la révolution de février 1917 en Russie, Trotsky, aussitôt qu'il peut rentrer, occupe un rôle de premier plan : ses discours enflammés galvanisent les foules ouvrières dans la ville de Pétrograd. En tant que président du soviet de Prétograd et du comité militaire révolutionnaire, il sera, aux côtés de Lénine, un des principaux artisans de la deuxième révolution : celle d'octobre 1917 (en particulier comme organisateur de la prise du "Palais d'Hiver") à Prétograd). Devenu un des dirigeants du nouvel état qui se construit sue les décombres de l'ordre ancien, il sera le négociateur de la paix de Brest-Litovsk avec l'Allemagne, l'organisateur de l'Armée Rouge dont il est le commandant en chef. Commissaire du peuple à la guerre et président du conseil suprême de la guerre, Trotsky et son train militaire seront présents sur les champs de bataille et les lieux décisifs de la guerre civile qui opposent "les blancs" au "rouges". La victoire de l'armée rouge lui octroie un prestige indéniable, que ternit cependant la répression implacable menée contre les marins révoltés de la base de Cronstadt. Il est aussi pendant cette période l'un des principaux dirigeants de l'internationale communiste qui se met en place sous la houlette du parti russe : des dizaines de milliers d'hommes et de femmes de par le monde adhèrent au mouvement qui vient de voir le jour, portés souvent par un élan d'enthousiasme pour le "nouveau monde" en train de se construire sous leurs yeux. Il est l'un des plus brillants orateurs des séances fiévreuses de l'organisation internationale, et chacun redoute ses répliques cinglantes et son ironie mordante. Son caractère parfois dominateur, autoritaire et tranchant, son intransigeance, son refus des concessions, lui vaudront d'ailleurs des inimitiés solides et des rancunes tenaces. Au début de l'année 1924, à la mort de Lénine, il semble être l'un des mieux à même de lui succéder, dans le rôle qu'il occupait et l'influence qu'il exerçait à l'intérieur des instances dirigeantes du parti et du jeune état en gestation, mais aussi dans le pays tout entier…

 

Mais dix ans après, en 1933, au moment où nous le retrouvons faisant escale dans le Lot-et-Garonne, Lev Davidovitch est devenu un homme traqué, menacé de mort, contraint de fuir, de subir l'amertume et les souffrances de l'exil : que s'est-il donc passé durant ces dix années qui peut expliquer cette transformation radicale ? Après la disparition du grand "leader" de la révolution, commence une lutte âpre et sans concessions entre les dirigeants de la révolution bolchévique et de l'état communiste : Zinviev, Kamenev, Boukharine, Staline et Trotsky, pour ne citer que les principaux. Trotsky est auréolé par la victoire obtenue durant la guerre civile et pat le rôle central qu'il a joué dans le processus révolutionnaire, mais il a un handicap de n'appartenir que depuis 1917 au parti. En face de lui, les "vieux bolchéviks", hommes d'appareil, aguerris aux luttes internes pour le pouvoir, contrôlent en profondeur l'organisation. Un homme surtout, a patiemment tissé sa toile et ses réseaux à l'intérieur du parti et de l'état, plaçant aux postes-clés des hommes qui lui sont totalement dévoués. Orateur médiocre, et piètre théoricien, Staline n'a joué qu'un rôle relativement obscur dans la révolution, mais il a su se rendre indispensable en tant qu'organisateur et administrateur des rouages complexes de la machine étatique dont le fonctionnement est encore très désordonné, mais aussi du parti vers lequel affluent des centaines de milliers de nouveaux adhérents souvent inexpérimentés et peu politisés. Aux moments cruciaux, ceux où se prennent les grandes décision, Trotsky, malgré sa popularité et le réseau d'amitiés fidèles qu'il a su constituer lors des différents épisodes de la lutte, se dirigées contre lui et ses partisans. D'abord mis au ban du parti, il sera ensuite arrêté, mis en résidence surveillée à Alam- Ata loin de Moscou dans le Turkestan, puis, contraint à l'exil en Turquie : il s'installe avec sa famille, tout près de Vconstantinple, dans l'île de Prizipo ("l'île aux princes"). En même temps que lui, des milliers d'autres opposants communistes sont exclus du parti, enfermés dans les prisons du nouveau régime, ou déportés dans des lieux difficiles d'accès où ils n'ont plus de contact avec les travailleurs organisés. La machine bureaucratique et policière se met en place : elle va faire des dégâts considérables.

 

Staline, triomphant à la fin des années 1920, a affermi l'essentiel de son pouvoir, qui sera bientôt sans partage : un pouvoir arbitraire, brutal et sans limites, même si en apparence, comme une mécanique bien huilée, le fonctionnement du parti et de l'état semble toujours obéir à des règles codifiées et à une constitution. Derrière, le théâtre d'ombres d'un état qui se veut de droit, se camoufle un appareil policier à la redoutable efficacité, dont les ramifications sont internationales. Le nouveau maître de la Russie n'a pourtant pas encore osé porter atteinte à la vie de Trotsky, de peur des réactions en Russie et à l'étranger qu'aurait pu provoquer l'assassinat de celui qui restait le héros de la révolution et de la guerre civile. Il ne prendra pas les mêmes précautions avec les autres anciens dirigeants, qui seront, tous, les uns après les autres, assassinés ou exécutés après des parodies de procès au cours desquels ils sont obligés de se livrer à d'humiliantes "confessions" publiques entièrement fabriquées. Cette "reculade" (provisoire) ne l'empêche pas de déchaîner contre le proscrit une vaste compagne internationale d'insultes, de calomnies, d'accusations de collusion avec la droite et les fascistes, que relaient les organes de presse et les partis communistes des pays où Trotsky va successivement trouver refuge. Les abris qu'on lui offre sont provisoires, car en plus de la campagne de haine et d'appel au meurtre de l'appareil communiste officiel, Trotsky doit subir la méfiance, les tracasseries administratives, les mesures de surveillance et de limitation de sa liberté et de ses activités que prennent contre lui les gouvernements qui vont l'accueillir et lui accorder l'asile politique. Cependant, Trotsky, malgré le danger et une existence placée sous le signe de la fuite et de la précarité, ne renonce pas à ses idées et à ses convictions, ne baisse pas les bras, et entame un long combat contre le stalinisme triomphant, contre le capitalisme "faiseur de guerre et de misère", contre le nazisme dont les bruits de bottes et les hurlements gutturaux commencent à résonner en Allemagne. Il écrit des articles polémiques contre les "errements" intérieurs et extérieurs du nouveau pouvoir soviétique, contre l'instauration de la "dictature bureaucratique", il publie des livres d'analyse pour essayer de comprendre comment la jeune révolution russe a pu enfanter ce monstre froid et pervers qu'est devenu l'état communiste, il commente abondamment la situation politique internationale, mais surtout il prend des contacts dans de nombreux pays, et tente de rassembler des communistes hostiles ou horrifiés devant ce qu'il se passe en URSS construisant partout où ses idées et ses déclarations trouvent un écho des organisations "oppositionnelles" qui combattent l'image que donnent du socialisme les partis et l'internationale communiste "officielle"… ce met alors en place laborieusement le réseau de militants et d'organisations, qui, lorsque la situation sera mure et suffisamment décantée se transformera en un nouveau regroupement communiste : la IV Internationale.

 

Trotsky est donc, d'abord, expulsé d'URSS par la police soviétique par la Turquie qui l'accueille. Il reste quatre ans et demi dans ce pays, cherchant désespérément à en sortir, car il ne parle pas la langue, ni connaît personne et se trouve trop éloigné, malgré les visites qu'il reçoit des quatre coins du monde, des lieux importants où il a des amis et des alliés politique. Ce n'est qu'en 1932, qu'arrive la bonne nouvelle : "la coalition de gauche" (radicaux et socialistes) qui vient de remporter les élections législatives en France, accepte une fois installée au pouvoir de lui délivrer un visa. Un homme semble avoir jouer un rôle prépondérant dans cet asile politique : il s'agit d'Alexis Léger (plus connu sous son nom de poète : St-John Perse) et qui était à l'époque secrétaire général des affaires étrangères. Léon Trotsky prend alors un bateau à vapeur à Constantinople qui traversant la Méditerranée s'arrête en mer au large de Marseille le 24 juillet 1933 au petit matin. Une vedette de la police française à bord de laquelle se trouve son fils Léon Sédov, vient chercher Trotsky et sa femme Natalia. C'est donc dans le plus grand secret que Trotsky met le pied sur le sol français, dans le port de pêche de Cassis ayant ainsi échappé aux journalistes cherchant à repérer la "célébrité". Ils repartent aussitôt en voiture dans laquelle cinq personnes : la famille Trotsky, le père, la mère et le fils, et deux militants français : Raymond Leprince et un jeune étudiant en médecine Jean de Lastérade, membres de l'organisation de "l'organisation trotskiste" française. Après avoir roulé toute la journée ils arrivent à Tonneins où Trotsky passera sa première nuit en France. Et pourquoi Tonneins ? Trois hypothèses se présentent à l'esprit.

 

Selon la première l'arrêt à Tonneins aurait pu être décidé parce qu'il avait dans cette petite ville un ou plusieurs militants ou sympathisants du combat politique du vieux révolutionnaire qui auraient pu l'héberger. Les éléments manquent pour étayer cette possibilité : aucune précision n'est donnée dans le livre de Pierre Broué (monumental ouvrage retraçant la biographie de Trotsky) qui nous a mis sur la piste de l'information. Un contact avec "l'institut Léon Trotsky" et avec Pierre Broué, lui-même, nous a simplement appris que ce détail figurait dans les carnets de notes personnelles de Trotsky qui se trouvent avec ses archives au collège Harvard de Cambridge (les "maigres" finances de "La Mémoire du Fleuve" lui interdisaient d'envoyer sur place un "enquêteur" pour consulter les fameux carnets !). D'autre part, les recherches entreprises aux archives départementales ne nous ont pas permis de trouver trace de son passage, dans les rapports de police et de gendarmerie (il nous paraît impensable que le déplacement de ce révolutionnaire au passé sulfureux et au présent agité n'ait pas été surveillé par les agents de la sûreté nationale. Les archives restent également muettes sur l'existence de sympathisants trotskistes à Tonneins pendant cette période. Lors des recherches entreprises sur le mouvement ouvrier lot-et-garonnais, la mention d'éléments trotskystes (tracts, réunions…) n'apparaît que plus tard dans la presse (en 1937…), seul le courant anarchiste semble être organisé en dehors du parti communiste et du parti socialiste. Les seuls regroupements qui peuvent avoir éprouvé quelque sympathie pour Trotsky en Lot-et-Garonne pourraient être la gauche socialiste cristallisée en tendance (2 courants représentant l'opposition de gauche existent dans la SFIO en 1933 : la "bataille socialiste" de Marceau Pivert et Zyromski et à l'extrême gauche, "l'Action Socialiste", dont les animateurs seront exclus cette année-là dont nous savons qu'elle avait des adeptes et des représentants dans le Lot-et-Garonne (en particulier à Barbaste et à Lavardac…) grâce aux comptes-rendus des congrès locaux et nationaux où les votes par tendances apparaissaient, ou alors, le courant "syndicaliste révolutionnaire". Une autre piste intéressante serait à creuser : il s'agit de celle des militants oppositionnels et critiques du PCF : en 1926, au moins deux militants communistes à notre connaissance sont exclus du parti à Tonneins (en même temps que d'autres à Villeneuve et Marmande) ils s'appellent, Coulas et Simon. Leur exclusion est à mettre en relation avec les mesures identiques qui ont frappé le groupe "Souvarine-Rosmer-Monatte", courant d'opposition qui avait désapprouvé les attaques et la campagne de dénigrement menées contre Trotsky à l'intérieur du PCUS et de l'Internationale. Mais 7 ans après, que sont devenus et comment ont évolué les exclus tonneinquais ? Rien n'indique qu'ils militent encore, ou à fortiori, qu'ils ont établi des liens avec les trotskystes français.

 

La deuxième hypothèse, plus plausible, est que l'arrêt à Tonneins correspond au programme soigneusement préparé par les organisateurs de l'accueil en France : essentiellement, son fils, Léon Sédof et Raymond Molinier, un des dirigeants de l'organisation française. Un rapide coup d'œil sur une carte routière et un peu de connaissances géographiques, montrent que Tonneins est une étape possible entre Bordeaux et Toulouse, après avoir roulé toute la journée en venant de Marseille, d'autant plus que la destination finale est connue et identifiée : il s'agit d'une villa dans la localité de St Palais près de Royan. Les voyageurs y arriveront sans problème le 25 juillet dans l'après-midi.

 

La dernière hypothèse laisse supposer que la halte à Tonneins serait due au hasard : la voiture s'arrêtant dans la première localité qui se présente sur l'itinéraire dès que la nuit commence à tomber, que la fatigue s'est accumulée, et qu'il apparaît impossible de faire le voyage d'une seule traite. Mais cette hypothèse ne cadre pas avec le sérieux, la minutie tatillonne des organisateurs de l'installation en France : ils sont par expérience très exigeants en matière de sécurité et adversaires de toute improvisation. Ceci d'autant plus que la vie de Trotsky est en danger, ce qui nécessite des précautions de tous les instants. Sa vie est menacé non seulement par les organisations fascistes françaises qui voient en Trotsky "un dangereux communiste et un agitateur professionnel" juif de surcroît, par les associations d'émigrés russes blancs qui rêvent de prendre leur revanche sue le vainqueur de la guerre civile, responsable de leur exil, mais aussi par les communistes, russes (agents du GPU agissant clandestinement en France) ou français (militants du PCF), qui l'abreuvent d'insultes, le qualifient "d'ennemi de classe", "d'agent de la bourgeoisie" et bientôt de "complice d'Hitler". "L'Humanité" du 25 juillet "accueille" la présence en France de Trotsky, en le traitant dans ses colonnes de "boyard contre-révolutionnaire voyageant avec sa valetaille", une légende le montre "entouré de ses domestiques…", un communiqué du Bureau Politique appelle toutes les organisations du parti "à prendre toutes les dispositions pour exprimer leur mépris pour le renégat…". Un journaliste commente ainsi son arrivée "M. Trotsky, couvé par la flicaille de France, s'avère l'agent méprisable du gouvernement…".

 

Pour étayer plus fortement une de ces hypothèses, il aurait été, bien sûr, nécessaire de savoir chez qui, Trotsky, sa femme, son fils et ses amis, avaient été hébergés, chez qui ils avaient dîné et passé la nuit, mais aucun élément susceptible de nous fournir une piste ne nous a été transmis (la brièveté du séjour explique bien sûr cette difficulté) : nous avons interrogé à ce sujet, les propriétaires actuels de l'Hôtel de la Gare de Tonneins, dont la famille tenait déjà l'établissement en 1933, mais il n'y a plus de registres de l'époque et le nom de Trotsky ne leur a rien évoqué (il faut dire que s'il est descendu à l'hôtel, il n'est pas évident qu'il ait donné ce nom, vu les conditions de son arrivée en France ! ).

 

Une dizaine d'années auparavant, dans le même cas de figure, Léon Trosky n'aurait sans doute pas été en peine de trouver un hébergement dans le tonneinquais ou encore dans le marmandais. En effet, il connaissait bien le dirigeant communiste lot-et-garonnais, Renaud Jean (député communiste de Marmande, membre du bureau politique du PCF en 1923) qu'il avait rencontré à Moscou lors de réunions internationales et avec qui il avait échangé une correspondance. Leurs rapports avaient été orageux puisqu'au cours d'une de ces réunions à laquelle participait Renaud Jean, considéré comme un spécialiste des questions agraires en tant que député "paysan", Trostky, dans le feu d'une discussion acharnée, avait insinué d'une manière cinglante que Jean raisonnait comme un "maquignon". Furieux et vexé, R. Jean avait quitté la séance pour s'enfermer dans sa chambre d'hôtel, d'où il ne voulait plus sortir pour revenir participer à la discussion : Trotsky dut lui écrire une longue lettre dans laquelle il adoucissait et expliquait ses propos pour que le lot-et-garonnais accepte de nouveau d'assister aux débats. Malgré cet incident, R. Jean avait été impressionné par la personnalité de Trotsky qu'il avait trouvé "prodigieusement intelligent"… mais aussi "dangereusement absolu". Il est fort possible que Trotsky ait pensé pendant son court séjour tonneinquais à Renaud Jean, dont la ferme familiale se trouvait à Samazan, près de Tonneins. D'autant plus que le député communiste du Lot-et-Garonne (il avait retrouvé son siège aux élections de 1932, après l'avoir perdu en 1928) est en 1933 en délicatesse avec la direction du parti français qui se méfie de lui, car il est en total désaccord avec la ligne stalinienne suivie par l'Internationale (ligne sectaire connue sous le nom de "classe contre classe") qui considère les partis socialistes et sociaux-démocrates comme des "sociaux-fascistes" avec lesquels il est impossible de faire l'union. Il partage ainsi (sans le savoir ou sans vouloir le reconnaître) l'analyse de l'exilé qui dénonce avec violence dans la presse internationale les "erreurs gauchistes" de l'internationale stalinienne menant le mouvement ouvrier à la catastrophe, et qui appelle " à l'union ouvrière contre le fascisme"… A notre connaissance, aucune relation n'existe plus entre les deux hommes en 1933, malgré leurs similitudes de vue, au moins sur la ligne politique, et le "rapprochement" géographique fut une bizarre coïncidence de l'Histoire, et non une occasion de "retrouvailles".

 

Trotsky restera deux ans en France, déménageant plusieurs fois et soumis aux "persécutions" administratives et policières, tout en continuant son double combat politique contre le capitalisme international et le stalinisme. Il poursuivra ensuite son "errance" à la recherche d'un visa : accueilli en Norvège en 1935, il y sera quasiment fait prisonnier sous la pression conjointe de l'Allemagne nazie et de l'URSS stalinienne exercée sur le gouvernement "travailliste" norvégien. Enfin, un homme d'état hors norme, le président mexicain Cardénas, lui ouvrira les frontières de son pays en 1937. Trotsky, mènera, depuis sa résidence mexicaine, ses derniers combats politiques, puisque la mort viendra le frapper le 21 août 1939, par l'intermédiaire des coups de piolets que lui assènera sur le crâne, un agent de Staline, membre du GPU, Ramon Mercader, qui avait réussi à s'introduire auprès de lui en se faisant passer pour un sympathisant.

 

Au moment où Staline triomphe totalement en se débarrassant du dernier grand dirigeant bolchevik qui pouvait encore s'opposer à son pouvoir absolu, en éliminant l'homme qu'il poursuivait d'une haine tenace, la guerre vient d'éclater en Europe, plongeant le monde dans une longue nuit noire, pour plusieurs années.

 

Pierre Robin